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Il a neigé sur Cologne, avec Keith Jarrett: l'histoire du Köln Concert

Rédigé par Noé et Viktoria , le 23 septembre 2026

Il a neigé sur Cologne, avec Keith Jarrett: l'histoire du Köln Concert

Nous allons vous raconter l’histoire du Köln Concert: l’un des concerts les plus mythiques de Keith Jarrett. Celle d’un pianiste qui entreprend le plus grand défi de sa carrière et qui, à bout de souffle, surprendra tout Cologne.  

Il neige sur Cologne

Keith Jarrett est en tournée européenne en 1975 depuis près de 2 ans. Son mantra c’est l’improvisation. Il en fait un art de vivre, une discipline.Dans sa jeunesse, il refuse même la bourse d’études de Nadia Boulanger à Paris ( formatrice de Gershwin, Copland, Michel Legrand, Quincy Jones) pour aller à Berklee.

Le 24 janvier  1975, Keith Jarrett doit jouer à l'opéra de Cologne dans le cadre du festival New Jazz in Cologne organisé par la jeune Vera Brandes (17 ans ! ) Il est fatigué par cette tournée qui dure depuis 2 ans, ou il doit parfois dormir de nuit dans la voiture qui l'emmène de ville en ville. En arrivant ce matin-là à l’opéra, il a le dos bloqué à cause de la nuit passée dans la voiture sans chauffage. Il a neigé sur Cologne, et il fait froid, un début de migraine se fait sentir. 

Un piano bien fatigué l'attend

Et pour ne rien arranger, son piano a queue favori, un Bosendorfer Imperial 290 n’est pas là. Une fois n’est pas coutume, il y a grève en Allemagne. Le transporteur n’a pas livré le piano. Et Keith Jarrett doit se contenter d’un quart de queue bien fatigué.  Plusieurs problèmes derrière ce piano, des touches ne remontent pas, les aiguës sont criards, et la pédale de sustain fait un énorme "Poum" dès qu’on l’enclenche.   Tous ces éléments seront audibles pendant le concert. C’est peut-être là que Keith Jarrett pourrait démontrer l'étendue de son talent. Ce qui serait un problème le matin deviendrait un élément de jeu. On vous en dit plus juste après…

Une migraine, une annulation et une pizzeria

Avant le concert, Jarrett va se terrer dans sa chambre d'hôtel et appeler son producteur Manfred Eicher. Il lui explique qu’il ne se sent pas de jouer dans ses conditions.
Eicher et Brandes arrivent à le faire changer d’avis. Avec Jarrett rien n’est joué d’avance.   

La migraine ne le lâche pas.  

Le concert est à 20h. À19h, il va manger dans une pizzeria ( à Cologne !!!!!) à côté de l’opéra. En raison de l’affluence, il sera servi à… 19h45. Il se dépêche de rentrer.  

Quatre notes: Sol, Ré, Do, La

Il s'assoit au piano et joue 4 notes : Sol, Ré, Do, La. Si on tend l’oreille, on entend les rires du public dans les 6 premières secondes. Sol, Ré, Do, La:  le début d’un thème qu’il va développer pendant près de vingt-cinq minutes.

Parfois une contrainte peut devenir un parti pris artistique assumé, avec un élément de jeu. Keith Jarett semble lui-même s’en amuser, surtout dans cette première partie de concert.  Et Sol, Ré, Do, La.

La sonnerie d'appel de l'opéra ?

Alors ? Ces quatres notes sont souvent présentées comme une citation de la sonnerie d’appel de l’Opéra. Keith Jarrett lui-même n’a jamais confirmé formellement d’avoir été inspiré par la sonnerie. Il aurait raconté qu’on lui avait signalé cette ressemblance après coup.   

Dans le stress, il a sans doute entendu la mélodie sans pour autant y prêter une attention particulière. Il aurait joué cette mélodie sans réaliser ce qu’il interprétait. Le  motif pourrait aussi venir d’un carillon voisin associé à la maison 4711.  La théorie de la sonnerie de l’Opéra demeure la plus répandue et la plus aimée. Mais seul Jarrett a vraiment la réponse.   

La contrainte créatrice

Si le concert est devenu mythique c’est qu’il n’existe aucune autre forme de témoignage de ce qui s’est passé ce soir-là: aucune vidéo, aucune photo. Seulement le public, Jarrett, un producteur, et une jeune fille de 17 ans. On rapporte même que l'enregistrement n’aurait pas dû exister. Jarrett refusait de s’exposer à une potentielle débâcle. Le reste appartient à l’histoire.  

S’il fallait retenir une chose de ce qu’il s’est passé ce soir à l’opéra de Cologne, c’est que dans toute forme d’art: la contrainte est créatrice. Peu d'artistes auraient accepté de jouer ce soir-là. Et quels musiciens, dans ces conditions, auraient envisagé un concert uniquement basé sur l’improvisation ? C’est ce qui fait sans doute que ce concert est devenu un mythe, une légende.